Conférence de S.E.R. le Cardinal Burke sur Sainte Rose-Philippine Duchesne

Conférence sur Sainte Rose-Philippine Duchesne,
donnée par S.E.R. le Cardinal Burke,
en la Cathédrale de Grenoble le 12 novembre 2011

 

SAINTE ROSE PHILIPPINE DUCHESNE :

LA PREMIÈRE ET LA NOUVELLE ÉVANGELISATION

 

Introduction

C'est pour moi une source de très profonde joie de venir à Grenoble, où Sainte Rose Philippine Duchesne est née, a été baptisée et a grandi jusqu'à l'âge adulte au sein de l'Eglise, et où elle a entendu et répondu à l'appel de la vie religieuse. Je suis particulièrement heureux de pouvoir installer demain une relique de première classe de sainte Rose Philippine dans la Collégiale Saint-André, l'église de son quartier, dans laquelle elle a fréquemment assisté à la messe et prié devant le tabernacle.

 

 

J'exprime mes sincères remerciements à Son Excellence Monseigneur Guy de Kerimel pour son invitation à venir donner cette conférence sur la sainteté de vie héroïque de sainte Rose Philippine Duchesne, qui a établi un lien durable entre les villes de Grenoble et de Saint Louis, dans l'État du Missouri aux États-Unis d'Amérique, dont je fus l'Archevêque. Je suis profondément reconnaissant pour l'hospitalité chaleureuse de Monseigneur Guy de Kerimel. Je remercie également le chanoine Jean-Paul Trézières, de l'Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, Chapelain de la Collégiale Saint-André, qui fut le premier à demander la relique de sainte Rose Philippine et qui inspira ce qui est pour moi un pèlerinage à Grenoble, c'est-à-dire un pèlerinage sur les lieux sanctifiés par la vie de notre sainte. Je suis également honoré de la présence de Monseigneur Gilles Wach, Prieur Général de l'Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, et de tant de membres de l'Institut. Je prie pour que, par l'intercession de sainte Rose Philippine Duchesne, Notre Seigneur accorde beaucoup de bénédictions à l'Église dans le diocèse de Grenoble et à l'apostolat de l'Institut.

Sainte Rose Philippine Duchesne naquit le 29 août 1769 à Grenoble et mourut le 18 novembre 1852 à Saint Charles, dans le Missouri, dans l'archidiocèse de Saint-Louis, dont j'ai eu la grâce d'être l'archevêque du 2 décembre 2003 au 27 juin 2008. Elle a été béatifiée le 12 mai 1940 par le Vénérable Pape Pie XII et canonisée le 3 juillet 1988 par le Bienheureux Pape Jean-Paul II.

Le Bienheureux Pape Jean-Paul Deux a commencé le Décrétale par lequel il déclara la sainteté de sainte Rose Philippine Duchesne avec des mots du décret Ad Gentes, sur l'activité missionnaire de l'Église : « Les instituts religieux, de vie contemplative et active, ont eu jusqu'ici et ont une très grande part dans l'évangélisation du monde » . Parlant des « multitudes innombrables de religieuses qui, souvent secrètement et avec un grand esprit d'abnégation, ont vécu leur don total d'amour au Christ par un infatigable service missionnaire », le bienheureux Pape a déclaré que Rose Philippine Duchesne est « comptée à juste titre au nombre de ces saintes religieuses qui nous ont laissé un exemple splendide de la vie et de l'esprit missionnaire » .

À l'heureuse occasion de ma visite à Grenoble, ville natale de sainte Rose Philippine Duchesne, pour installer dans la Collégiale Saint-André une relique, en tant qu'Archevêque émérite de Saint Louis, où sainte Rose Philippine s'est rendue de Grenoble pour s'acquitter de son travail héroïque de missionnaire, je souhaite réfléchir avec vous sur sa vie comme une expression de la première évangélisation des États-Unis d'Amérique et comme une source d'inspiration pour la nouvelle évangélisation de ses deux patries : de la France (son pays natal) et des Etats-Unis (sa patrie missionnaire). J'espère que cette réflexion inspirera la prière, pour obtenir par son intercession la grâce de réaliser les travaux de la nouvelle évangélisation, et l'imitation de son exemple héroïque dans l'œuvre difficile de l'évangélisation de notre culture, partout sécularisée.

 

Les racines de la vie et de l'esprit missionnaire

La vie et l'esprit missionnaire qui ont animé héroïquement sainte Rose Philippine aux Etats-Unis, dans la première évangélisation de la population, notamment des Indiens d'Amérique, ont été reçus dans l'Eglise domestique du foyer familial, situé au numéro quatre de la Grande Rue, et dans l'Eglise particulière de Grenoble, à la fin du 18ème siècle. Le jour de son baptême dans l'église Saint-Louis-de-France fut le 8 septembre 1769, en la fête de la Nativité de Notre Dame. Ses parents, Pierre-François Duchesne et Rose-Euphrosine Périer, lui ont donné le nom de Rose Philippine, invoquant le patronage de sainte Rose de Lima et de l'Apôtre saint Philippe.

Le jour de son baptême, elle a reçu la vie dans le Christ au sein de l'Eglise. La semence de la vie du Christ dans son âme a mûri, au fil des années, jusqu'à la réponse à Son appel à la vie religieuse : appel à donner totalement sa vie au Christ par amour, comme épouse. Comme l'a fait remarquer son biographe, Mère Louise Callan, une de ses filles spirituelles en Amérique, les particularités de son baptême semblent providentielles . Comme l'Apôtre saint Philippe, sainte Rose Philippine, entrant dans l'âge adulte, répondra à l'appel de Notre Seigneur : «Venez et voyez » . Comme chez sainte Rose de Lima, la pleine floraison de sa vocation aura lieu en Amérique. Enfin, elle a été baptisée dans l'église Saint-Louis-de-France, et la ville portant le même nom dans l'État du Missouri deviendra le lieu où elle exercera sa mission religieuse.

Une fois introduite à la vie dans le Christ par le sacrement du Baptême, sa famille, avec plusieurs tantes, oncles et cousins, l'ont aidée à grandir dans la connaissance, l'amour et le service du Christ. Les deux familles Duchesne et Périer étaient connues pour leur « foi religieuse, leur intégrité personnelle et leur force de caractère » . Le nom "Duchesne", avec sa référence au chêne, arbre puissant, dénote la détermination dont la sainte a fait preuve devant de grandes oppositions, détermination héritée de sa famille paternelle. En effet, la foi de sainte Rose Philippine Duchesne a été mise à l'épreuve quand de graves difficultés touchèrent sa France natale, ce pays où elle a entendu pour la première fois l'appel de Dieu à la vie consacrée et où elle l'a embrassée avec toute la force et toute la détermination dont son nom était un présage. Elle fut en effet un puissant chêne spirituel, qui résista à de nombreux et violents orages, en servant Notre Seigneur de tout son cœur. De sa mère et de la famille Périer, elle hérita d'une foi catholique profonde, fondée sur la saine doctrine et nourrie par la prière quotidienne, la dévotion, la participation au Saint Sacrifice de la Messe et la fréquentation régulière du sacrement de Pénitence.

Une de ses épreuves majeures, qui l'a affligée dès le début et tout au long de sa vie, a été la fascination de son père pour la philosophie de Voltaire et pour la franc-maçonnerie. Bien qu'il fût élevé dans une famille catholique dévote, Pierre-François Duchesne a été séduit par le rationalisme qui relègue la foi religieuse au dernier plan, comme une question totalement subjective, sans aucun fondement objectif, ou soi-disant scientifique. Il avait, en fait, deux sœurs qui étaient religieuses au monastère de la Visitation de Romans . Quand Rose Philippine grandit en âge, elle comprit, avec une grande tristesse, que son père s'était dévié de la foi catholique. Cependant elle ne cessa jamais de l'aimer et de prier pour lui. Pour sa part, même s'il s'opposa fortement à l'attrait de sa fille pour la vocation à la vie consacrée, il finit par consentir à son entrée au monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut. Sa mère demeura un exemple pour elle, dans ce double sentiment de regretter de plus en plus le rationalisme athée de son père et, à la fois, de l'aimer d'autant plus. Bien qu'il ait été pris dans l'ensemble du mouvement philosophique et populaire qui a conduit à la Révolution, son père manifesta à la fin de sa vie du respect pour la foi dans laquelle il avait été élevé. Il fut, sans aucun doute, beaucoup aidé par les prières de sa sainte fille.

 

Son caractère contemplatif

Dès son enfance, sainte Rose Philippine Duchesne a manifesté un caractère d'un aspect à la fois fortement actif et contemplatif. Alors qu'elle était connue pour sa volonté forte et pour sa conversation gaie, elle a ressenti également, dès ses premières années, un désir constant de passer du temps seule, dans la prière et la méditation. Elle cherchait régulièrement dans sa vie quotidienne des moments calmes de réflexion, au cours desquelles elle goûtait la communion avec Notre Seigneur par la prière et la dévotion. Elle aimait, par exemple, passer des heures en prière devant le Très Saint Sacrement dans le tabernacle. Dans le monastère de Sainte-Marie-d'en-Haut, après une journée bien remplie d'activités diverses, elle avait l'habitude de demander à sa supérieure la permission de passer une heure en prière devant le tabernacle. Son biographe écrivait, au sujet de son amour pour l'adoration eucharistique silencieuse :

Ceux qui ont vécu avec elle à Sainte-Marie savaient toujours quand elle avait obtenu la permission [pour passer une heure supplémentaire de prière avant de se retirer], car si radieux était son sourire, si légère son allure lorsqu'elle passait dans le couloir pour trouver sa place préférée au chœur devant le tabernacle. Elle y trouvait le repos dans la prière. Parfois, oublieuse de tout sauf de la présence divine à l'autel, elle passait une grande partie de la nuit, voire sa totalité, en adoration silencieuse, à genoux, immobile, véritablement perdue en Dieu .

À aucun moment de sa vie elle n'a abandonné l'habitude de passer des heures en prière devant le Saint-Sacrement.

Ce fut après la fondation par sainte Madeleine-Sophie Barat du couvent de sa nouvelle congrégation religieuse dans ce qui avait été le Monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut qu'a eu lieu l'incident bien connu causé par ses périodes prolongées de prière immobile. Louise de Vidard, une des élèves de sainte Rose Philippine à Sainte-Marie, qui est devenue plus tard une des Religieuses du Sacré Cœur de Jésus, décrivant l'exemple puissant de sainte Rose Philippine, rappelle l'incident :

[La Mère Duchesne] nous a appris à offrir toutes nos actions à Dieu, nous conseillant d'apprendre à utiliser les prières composées par Mère Marie de l'Incarnation, et par ce moyen, elle nous a conduit progressivement à la dévotion au Sacré-Cœur. Ses paroles avaient d'autant plus d'influence sur nous qu'elles étaient accompagnées par une si grande vertu. Un ange en adoration dans l'église ne nous aurait pas impressionnées plus, tellement elle était attentionnée et recueillie dans la prière. A genoux sur le sol, droite et sans appui, les mains jointes, elle restait immobile pendant des heures. On sentait la présence de Dieu en elle. Outre les heures saintes de prière nocturne, habituelle chez elle, elle passait chaque année toute la nuit du Jeudi au Vendredi Saint ravie en adoration devant le Saint Sacrement. Aloysia Rambaud, qui la voyait souvent à la chapelle encore à dix heures du soir, et qui la trouvait à la même place dans la matinée, coupa un jeudi soir des petits morceaux de papier et les jeta sur la jupe de la robe de la mère Duchesne avant de se retirer. « Si elle se déplace », fit-elle remarquer ouvertement, un brin espiègle, « les papiers me le diront ». Se hâtant à la chapelle tôt vendredi matin pour recueillir les preuves, elle trouva la bonne Mère dans la même posture, les morceaux de papier exactement là où elle les avait mis, preuve que la mère avait passé toute la nuit immobile. Il est facile de comprendre pourquoi nous la considérions sainte !

Il ne fait aucun doute qu'à partir d'un âge très précoce, sainte Rose Philippine cultivait une relation très intime avec Notre Seigneur. Pour elle, il ne pouvait y avoir rien de plus souhaitable que de passer du temps en sa présence eucharistique, s'entretenant avec Lui et contemplant le grand Mystère de la Foi, le mystère de son amour incommensurable et sans fin envers l'humanité.

Lorsque, sous sa direction, durant les premières années de son activité missionnaire aux États Unis, le couvent historique Saint-Ferdinand a été construit dans la ville de Florissant, dans le Missouri, elle se choisit comme chambre un petit espace sous la cage d'escalier menant au premier étage du couvent. Le petit espace en question était situé directement en face de la porte de la chapelle. En fait, de sa chambre sous l'escalier, elle pouvait voir le tabernacle et les autres sœurs comprirent immédiatement la raison de sa demande inhabituelle, à savoir, le désir d'être physiquement le plus proche possible de son Seigneur eucharistique.

Lorsque, durant les dernières années de sa vie, lui a finalement été accordée la permission de rejoindre les sœurs qui ouvraient la mission chez les Indiens Potawatomi à Sugar Creek, dans le Kansas, elle savait que son âge et ses infirmités physiques ne lui permettraient pas d'apprendre la langue des Indiens ni de supporter les tâches physiques plus exigeantes de l'enseignement des enfants et le soin des malades. Elle rejoignit tout de même ses Sœurs pour donner sa vie dans la prière pour elles et pour les Indiens auprès desquels elles exerçaient leur apostolat. Les Indiens, même s'ils ne pouvaient pas communiquer avec elle par des mots, ont été profondément émus par les heures qu'elle passait dans la prière devant le Saint Sacrement. En fait, ils lui donnèrent le nom de Quah-kah-ka-num-ad, « Femme-qui-prie-toujours » .

Son esprit profondément contemplatif s'exprime dans une prière qu'elle avait écrite, au début de sa vie religieuse, et qui a inspiré toute sa vie jusqu'à la fin :

O mon Dieu, je désire vivre comme une victime offerte dans un esprit de pénitence et d'amour. Alors laissez-moi préparer tout ce qui est nécessaire pour un sacrifice d'amour dont le parfum s'élèvera, jusqu'au Cœur même de Jésus. Que mon être tout entier soit la victime, tout ce que je suis et tout ce que j'ai. Que mon propre cœur soit l'autel, ma séparation d'avec le monde et tous les plaisirs terrestres le couteau sacrificiel. Que mon amour soit un feu dévorant, et mon désir la brise qui l'attise. Que j'y verse dessus l'encens et les parfums de toutes les vertus, et que j'apporte à ce sacrifice mystique tout ce à quoi je suis attachée, pour que j'offre tout, brûle tout, consomme tout, ne gardant rien pour moi-même. O divin amour, mon Dieu, acceptez ce sacrifice que je désire Vous offrir à chaque instant de ma vie .

Le caractère extraordinaire de sa prière contemplative, qui était vraiment l'union de son cœur avec le Cœur Sacré de Jésus, fut la source irremplaçable et l'aliment de toute sa vie, offerte quotidiennement au Christ par amour.

 

Son caractère actif

En ce qui concerne l'aspect actif de son caractère, sainte Rose Philippine lutta toute sa vie contre une certaine impatience, irritabilité et hypersensibilité. Ces traits sont quelque peu imputables à sa famille, surtout à son père, mais aussi aux luttes constantes et variées qu'elle rencontra aussi bien à la maison que dans la société de son temps. À partir du moment où elle entendit l'appel de notre Seigneur à la vie religieuse, elle rencontra l'opposition de sa famille. Puis, une fois que sa famille avait consenti à sa vocation, la Révolution provoqua la fermeture du monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut, dans lequel elle s'apprêtait à faire sa première profession. Quand elle tenta de rouvrir le Monastère, elle fut confrontée à de nombreuses épreuves, notamment des rumeurs et des critiques décourageantes, voire même nuisibles, de la part de sa famille et de la communauté locale. Elle souffrait beaucoup de frustrations de ne pas pouvoir répondre à son attrait toujours plus fort à la vie missionnaire.

Enfin, dans la dernière période de sa vie, elle vécut parmi les Indiens à la mission de Sugar Creek, dans le Kansas, en offrant ce qui restait de ses forces, en particulier ses prières et sa contemplation, pour leur salut et pour les intentions de ses sœurs qui travaillaient avec tant de diligence au milieu d'eux. Mais, même alors, après seulement un an parmi les Indiens Potawatomi, elle fut appelée à retourner au couvent de Saint Charles. Sa foi profonde, qui se manifeste dans un abandon total à la Providence divine, se reflète dans son obéissant retour à Saint Charles, après avoir passé seulement un an parmi les Indiens qu'elle avait tant désiré évangéliser. Elle écrivait :

Dieu sait les raisons pour lesquelles je fus rappelée... Je ne peux pas détourner mon esprit des Indiens, mon ambition était de parvenir aux Rocheuses. Je ne peux qu'adorer le plan de Dieu, qui me prive ainsi de ce que je désirais tant .

Ces paroles ont été écrites par une religieuse de soixante-douze ans dont le plus grand désir était, dès les premières années de la vie religieuse, de devenir missionnaire auprès des Indiens de la Nouvelle-France. En un an, à la mission de Sugar Creek, elle avait laissé la marque de sa maturité spirituelle par la prière constante devant le Saint Sacrement et sa persévérance dans les missions, malgré une santé en déclin. Ce sont les Indiens de Sugar Creek qui l'appelèrent la « Femme-qui-prie-toujours ». Même si elle n'a jamais appris à parler leur langue, elle enseigna aux Indiens la leçon la plus importante de la foi, c'est-à-dire de prier toujours et de persévérer dans la volonté de Dieu en toutes choses.

Sa biographe, Mère Louise Callan, évoquant ses efforts pour établir un couvent de la nouvelle fondation de Sainte Madeleine Sophie Barat dans l'ancien Monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut, commente :

Pourtant, on ne peut pas échapper à la conclusion que Philippine avait gravi le chemin de la contemplation avant l'acquisition de ces habitudes de vertu qui sont nécessaires pour stabiliser l'âme sur les marches inférieures de la vie quotidienne et de l'activité apostolique. Impatiente, irritable, très sensible, elle avait désormais à faire face et à reconnaître des pertes spirituelles douloureuses, survenues pendant ses années en dehors du cloître. La douceur et l'humilité, qui constituent une partie si distinctive de l'esprit des Visitandines, avaient subi une éclipse partielle dans son âme. La lutte contre des circonstances si éprouvantes pour sa personne, l'opposition qui utilisa tous les moyens pour la détourner de son but, et la persécution qui réveilla son audace combative et son affirmation de soi : tout cela avait eu tendance à développer le côté colérique de son caractère... .

Son amour toujours plus profond pour Notre Seigneur, en particulier sa dévotion à son Sacré-Cœur, l'a aidée à maîtriser ces faiblesses qui, autrement, auraient entravé sa croissance dans les vertus.

En ce qui concerne la maîtrise de ses faiblesses, par-dessus tout, son irascibilité, Dieu lui a fourni une aide remarquable dans la profonde amitié spirituelle qu'elle a formée avec sainte Madeleine Sophie Barat. Sainte Madeleine-Sophie, qui avait la plus grande admiration et affection pour sainte Rose Philippine, n'hésita pas à lui faire remarquer ses faiblesses et à l'encourager à les corriger. À une occasion, sainte Madeleine-Sophie écrivit ces paroles à sa chère amie spirituelle et co-fondatrice des Religieuses du Sacré Cœur de Jésus :

J'ai eu deux lettres de vous, ma chère fille, dont la lecture m'a fait grand plaisir, parce qu'en elles vous promettez que vous êtes une fois pour toutes résolue de corriger vos fautes de caractère, pour l'amour de Notre Seigneur et afin de Lui plaire et d'attirer des âmes à Lui. Nous avons un double objectif dans nos efforts : notre propre perfection et le salut des âmes. Nous devons être saintes. Si vous saviez avec quelle ardeur je désire cela pour vous, je crois que vous feriez les efforts nécessaires. Mais si vous saisissez combien plus Notre Seigneur le désire, alors vous seriez effectivement fidèle à son appel... J'espère que l'aide que Notre Seigneur vous fournit maintenant par le contact personnel avec une âme qu'il aime si tendrement [la Mère Thérèse Maillucheau] brisera votre longue résistance et vous permettra de rivaliser avec elle dans la vertu .

Sainte Rose Philippine a appris de sainte Madeleine-Sophie que le zèle pour l'apostolat ne pouvait jamais excuser de demander la perfection de la charité dans sa propre vie. En étudiant la vie de sainte Rose Philippine Duchesne, on ne peut pas manquer de remarquer comment la grâce de Dieu était à l'œuvre dans son âme, lui révélant ses faiblesses et lui donnant la force de les surmonter pour son propre salut et pour le salut de beaucoup d'autres. En fin de compte, sa vie profondément contemplative lui a donné l'inspiration et la force pour croître dans la perfection des vertus chrétiennes.

 

L'influence des Saints

Dès sa plus tendre enfance, Rose Philippine trouvait une joie particulière à lire les vies des saints. Les histoires de la sainteté héroïque de la vie des saints la captivaient et inspiraient en elle un fort désir de les imiter dans leur amour total pour le Christ. Parmi les saints, outre sa dévotion forte et constante à la Bienheureuse Vierge Marie, Reine de Tous les Saints, elle était particulièrement attirée par saint François Xavier, le premier missionnaire jésuite.

Il est important de remarquer comment sainte Rose Philippine mit toute sa vie, et en particulier sa vocation, sous la protection de la Bienheureuse Vierge Marie. Pendant la période de grande incertitude, après la suppression du monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut, elle écrivait:

Dès l'âge de douze ans et quelques mois, quand Dieu me donna la grâce d'une vocation religieuse, je crois que je n'ai jamais laissé passer un seul jour sans Le prier pour qu'Il m'éclaire à ce sujet et m'y rende fidèle. Dès le début, je l'ai mise sous la protection de la Sainte Vierge, et le Memorare était la prière préférée et continue que je lui offrais .

Sa forte dévotion à saint Francis Xavier et à d'autres saints la mena toujours finalement à placer sa confiance dans l'amour maternel de la Mère de Dieu, qui est le canal de toutes les grâces dans notre vie.

Après son entrée au monastère de la Visitation, elle se familiarisa particulièrement avec la vie des saints jésuites, car la congrégation religieuse des Visitandines suit la spiritualité de saint Ignace de Loyola et d'autres écrivains spirituels jésuites. Au moment de la suppression des Jésuites, trois jésuites sont venus vivre à la résidence de l'aumônier du monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut et, après leur mort, ont légué leur bibliothèque au monastère. Parmi ces livres se trouvait le fameux et très populaire traité sur la vie spirituelle en trois volumes : Pratique de la perfection chrétienne, du Père Jésuite Alonso Rodriguez (qui a vécu de 1538 à 1616) . Leur bibliothèque contenait également de nombreuses biographies de saints jésuites et leurs écrits. Sainte Rose Philippine fit bon usage de ces livres et avait l'habitude de raconter des histoires de saints jésuites à ses consœurs à la récréation.

A propos de saint François Xavier, elle écrivait :

Pendant les deux années entières de mon noviciat, je n'ai lu que du Rodriguez, sans jamais m'en lasser ; et quand nous nous réunissions après les vêpres, je racontais à mes sœurs la vie de presque tous les saints de la Compagnie de Jésus. Celle de saint François-Xavier m'a touchée le plus... J'ai aimé ses appels touchants aux écoles européennes de lui envoyer des missionnaires. Combien de fois n'ai-je pas dit de lui depuis lors, dans mon impatience, « Grand Saint, pourquoi ne m'avez-vous pas appelée? Je répondrais immédiatement. » Il est le saint de mon cœur .

C'est sans doute la proximité spirituelle de saint Rose Philippine Duchesne avec saint François Xavier qui inspira et renforça son désir de servir le Christ dans les missions, chez les immigrés européens incultes et les Indiens païens, dans ce qui était appelé alors le Territoire de la Louisiane.

Elle développa également une forte dévotion à un autre saint jésuite, Jean-François Régis, qui inspira en elle un intense désir de servir les pauvres. Saint Jean-François Régis, qui a vécu de 1597 à 1640, entra dans la Compagnie de Jésus et, à partir de 1632, a été un missionnaire infatigable dans sa France natale. Il était surtout connu pour avoir fondé des œuvres pour aider les femmes malheureuses et les nécessiteux, et pour préserver et renforcer la foi catholique, en particulier par les confréries du Très Saint Sacrement .

Sainte Rose Philippine entendit parler de saint Jean François Régis après son entrée au Monastère de la Visitation, dans lequel sa relique était vénérée. On lit qu'elle priait souvent devant la relique, en demandant la grâce de suivre son exemple dans l'apostolat. Quand elle comprit qu'elle devait rétablir le monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut, qui avait été supprimé au moment de la Révolution, elle fit un pèlerinage au tombeau de saint Jean François Régis à La Louvesc. Bien qu'elle trouvât son tombeau dans un état dévasté, elle fut profondément émue par la méditation qu'elle fit de sa sainte vie et par sa prière invoquant son intercession.

D'une façon particulière, elle a été inspiré par « son zèle missionnaire, son apostolat parmi les pauvres de toutes catégories, dans lesquels il ne voyait que des âmes pour qui Jésus-Christ était mort » . Pendant les années de son travail de missionnaire dans le centre des États-Unis, sainte Rose Philippine Duchesne a favorisé une forte dévotion à saint Jean François Régis. Grâce au travail missionnaire de notre sainte, le diocèse américain de Kansas City-Saint-Joseph continue de vénérer la mémoire de saint Jean François Régis, patron secondaire du diocèse.

 

Influence des visites de missionnaires à Grenoble

Outre la lecture des vies de saints, notre sainte manifestait une grande attention au témoignage vivant de missionnaires français aux États-Unis, qui venaient à Grenoble en visite. Un missionnaire français, en particulier le Père Jean-Baptiste Aubert, de la Compagnie de Jésus, rentra des missions d'Amérique pour s'installer à Grenoble. Il avait travaillé dans les régions de l'Illinois et du Missouri, celles-là mêmes dans lesquelles sainte Rose Philippine serait envoyée en mission. Je cite son biographe, Mère Louise Callan :

[Le Père Aubert] parla de lieux aux noms les plus étranges - Kaskaskia, où il avait signé le registre paroissial jusqu'en 1764 ; Cahokia, juste de l'autre côté du fleuve par rapport à un comptoir qui sera appelé Saint-Louis de France ; et Michigamea, avec sa mission saint François Xavier abandonnée depuis longtemps. Des noms indiens étranges sortaient de ses lèvres, mais ses yeux étaient mélancoliques, lorsqu'il parlait du travail laissé inachevé auprès des peuples des forêts d'Amérique, et lorsqu'il parlait de l'héroïsme des Jésuites qui avaient donné leur sang dans le martyre dans la grande vallée du Mississippi. Ses histoires venues des régions sauvages captivaient Philippine. Un désir inextinguible de consacrer sa vie à l'œuvre missionnaire fut allumé dans son âme, ainsi qu'une détermination toujours plus profonde de faire de grandes choses pour Dieu, qui la portera, au beau milieu de sa vie, aux confins de la civilisation occidentale .

Le travail apostolique remarquable, et même héroïque, de nombreux missionnaires français de l'époque, qui se consomma souvent par l'acte d'amour suprême, le martyre, inspira à sainte Rose Philippine le désir de se joindre à eux.

Sainte Rose Philippine attribua son premier attrait à la vocation missionnaire au récit des missionnaires en visite. En ce qui concerne l'influence du Père Aubert sur sa vocation, elle écrivait :

Mon premier enthousiasme pour la vie missionnaire fut éveillé par les récits d'un bon père jésuite qui avait été dans les missions de Louisiane et qui nous racontait des histoires sur les Indiens. J'avais à peine huit ou dix ans, mais déjà je considérais comme un grand privilège le fait d'être missionnaire. J'enviais leurs travaux sans être effrayé par le danger auquel ils étaient exposés, car je lisais à ce moment l'histoire de martyrs qui m'intéressait beaucoup. Le même bon Jésuite était confesseur extraordinaire au couvent dans lequel j'étais devenue élève. Je suis allé me confesser à lui plusieurs fois et j'aimais sa manière simple et informelle de parler, manière qu'il avait utilisée avec les sauvages. Depuis ce temps, les mots Propagation de la Foi et Missions Étrangères, ainsi que les noms des prêtres et des religieux qui étaient envoyées dans ces régions lointaines, firent tressaillir mon cœur .

En écoutant les histoires du Père Aubert et d'autres missionnaires en visite, sainte Rose Philippine comprit que le même Saint Esprit, qui avait inspiré la vie des martyrs et des autres saints dont elle aimait lire la vie, travaillait encore dans l'Eglise. En fait, elle sentait en elle l'inspiration du Saint Esprit de s'investir dans le travail des missions.

 

Étudiante et novice au monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut

Une des expériences les plus significatives dans la croissance spirituelle et apostolique de sainte Rose Philippine Duchesne fut l'année qu'elle passa au monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut, d'abord comme pensionnaire se préparant à la Première Communion (c'était en 1781), puis comme novice, en 1788 . Le Monastère de Sainte-Marie, construit sur le mont Rachais, sur la rive gauche de l'Isère, a été fondé par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal à la demande des fidèles de Grenoble. De fait, on peut lire, au-dessus de l'entrée du monastère, l'inscription suivante : « Saint François de Sales choisit cet endroit pour la fondation du quatrième monastère de son Ordre de la Visitation Sainte Marie. La première pierre fut posée en sa présence le 16 octobre 1619 » .

Les religieuses de la Visitation ont nourri grandement sa vie de prière et de dévotion, fondée sur une connaissance profonde de la doctrine de la foi. À cet égard, la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus était au centre de la vie spirituelle des religieuses Visitandines et devint rapidement le centre de la vie spirituelle de Rose Philippine. La dévotion qui naquit au moment même où le Cœur de Jésus était percé sur la croix après Sa mort, reçut une impulsion particulière de la part de Notre Seigneur Lui-même, grâce à ses apparitions à sainte Marguerite Marie Alacoque, au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial, juste un siècle avant l'entrée de sainte Rose Philippine à Sainte-Marie-d'en-Haut. Son biographe, citant les paroles mêmes de Notre Seigneur à sainte Marguerite-Marie, écrit :

Bientôt, « le cœur qui a tant aimé les hommes » devint le centre de la vie et de l'amour de Philippine, lui donnant le courage de se prendre en main et de se déterminer à corriger les aspérités de son caractère .

La dévotion au Sacré Cœur de Jésus correspondait parfaitement à la dévotion au Très Saint Sacrement qui croissait dans l'âme de sainte Rose Philippine. La présence réelle du Christ - Corps, Sang, Âme et Divinité -, qu'elle rencontrait dans le Très Saint Sacrement, a été de plus en plus profondément comprise par la contemplation du glorieux Cœur transpercé de Jésus, source de toute grâce dans l'Eglise, et en particulier du don de la Sainte Eucharistie.

En même temps, l'image du Sacré Cœur de Jésus et son invocation fréquente tout au long de la journée aida sainte Rose Philippine, comme elle nous aide tous, à vivre toujours en la compagnie de Jésus. Décrivant la période qui suivit son année comme pensionnaire au monastère de Sainte-Marie-d'en-Haut, son biographe écrit :

En entrant gracieusement dans les projets de ses parents pour son éducation à la maison, et en prenant part à la vie sociale de Grenoble, Philippine se tint inflexiblement à une ligne de conduite qui nécessitait la force de la volonté et la conviction courageuse. Elle ne négligea jamais ses pratiques de dévotion privée par plaisir. La médiation du matin avait sa place chaque jour. Elle a bravé les critiques ingénues de ceux qui, avec un préjudice janséniste, regardèrent de travers ses confessions et communions tous les quinze jours. Son amour pour le Saint Sacrement augmenta au fil de ces années à mesure que la dévotion au Sacré-Cœur prit plus entièrement possession de son âme. L'esprit de réparation inspiré par cette dévotion se développait en elle, et elle se voua à la pénitence volontaire avec une générosité insoupçonnée de sa famille .

Avec le temps, ses parents, qui l'avaient retirée du Monastère de la Visitation, ayant vu combien elle était fortement attirée par la vocation des moniales, finirent par accepter sa vocation, qui s'était manifestée par des signes clairs et cohérents.

 

Son amitié avec sainte Madeleine Sophie Barat

Au fil des années, sainte Rose Philippine comprit que notre Seigneur l'appelait à une forme de vie religieuse active dans l'apostolat de l'éducation et le soin des pauvres, mais à une vie qui soit en même temps solidement et quotidiennement contemplative, enracinée dans l'amour de l'Eucharistie et de la dévotion au Cœur eucharistique de Jésus. Son amitié avec sainte Madeleine Sophie Barat fut un don très précieux de Dieu pour l'aider à connaître sa vocation et à l'embrasser avec un cœur sans partage. Le Père Joseph Varin, à qui le Père Léonor de Tournély avait confié son inspiration reçue dans la prière de « la fondation d'une congrégation de femmes consacrées au Sacré-Cœur de Jésus pour aider à la régénération de la France par une vie contemplative, à laquelle les activités d'enseignement et de direction de retraites serait ajoutées » , amena sainte Madeleine-Sophie et sainte Rose Philippine à se rencontrer. Sans entrer dans les détails, d'ailleurs intéressants, de la fondation de la congrégation des Religieuses du Sacré Cœur de Jésus (congrégation de religieuses dont le charisme vient d'être décrit par le père de Tournély), je me contenterais d'observer que la première rencontre des deux saintes femmes et leur amitié de toute une vie scellèrent les bases de la nouvelle congrégation religieuse, en accord avec l'inspiration donnée au père de Tournély.

C'était à sainte Madeleine Sophie que sainte Rose Philippine révéla finalement ses plus profonds désirs de devenir missionnaire, désirs qui étaient également dans l'âme de sainte Madeleine-Sophie. Grâce à une intense prière et une direction spirituelle sûre, sainte Madeleine-Sophie comprit que sa mission était de rester en France pour œuvrer pour l'approfondissement de la vie chrétienne dans son pays natal, et que la vocation de sa chère co-fondatrice, sainte Rose Philippine, était d'être dans les missions du centre de l'Amérique du Nord.

Grâce à une rencontre providentielle avec Monseigneur Louis du Bourg, évêque de Louisiane, dont la ville de Saint Louis faisait alors partie, sainte Rose Philippine sentit un très fort désir d'accomplir sa vocation missionnaire dans la partie du monde sous la charge pastorale de Monseigneur du Bourg. De passage à Paris, où la nouvelle congrégation avait établi sa Maison Mère, Monseigneur supplia sainte Madeleine-Sophie d'envoyer certaines de ses sœurs en mission en Louisiane. Finalement, la sainte supérieure accéda à sa demande et lui envoya cinq sœurs, sous la responsabilité de Mère Rose Philippine Duchesne. Le Samedi Saint de l'année 1818, sainte Rose Philippine et ses quatre compagnes partaient de Bordeaux pour l'Amérique. Elles arrivèrent en Amérique, après un difficile voyage de deux mois, le jour de la fête du Sacré Cœur de Jésus. Sainte Rose Philippine avait alors 49 ans.

Quand on étudie la vie de sainte Rose Philippine, il est remarquable de voir comment la Divine Providence était à l'œuvre dans sa vie pour accomplir tant de bien pour son propre salut et celui des âmes. D'une façon particulière, sa profonde amitié avec sainte Madeleine-Sophie, qu'elle vénérait comme une mère spirituelle, l'a aidée à voir clairement la vraie nature de sa vocation religieuse et missionnaire, et à y répondre à un degré héroïque.

 

Mission au centre de l'Amérique du Nord

Arrivée en Amérique, accomplissement de son profond désir missionnaire, sainte Rose Philippine avec ses sœurs ont subi de nombreuses épreuves dans leur apostolat d'éducation et de soin des pauvres. Leur première fondation à Saint-Charles, dans le Missouri, qu'elles avaient entreprise à la demande insistante de Monseigneur du Bourg, connaissait des difficultés particulières. Le froid et la pauvreté du petit pensionnat fondé par les Sœurs ne leur permirent pas de rester à Saint-Charles. C'est alors qu'elles ont fondé à Florissant. Bien que les difficultés ne diminuaient pas pour les Sœurs, elles commencèrent toutefois à recevoir des vocations. Leur apostolat grandissait, sous la direction sage et forte de sainte Rose Philippine.

Malgré les maintes difficultés de la mission, douze ans après l'arrivée des sœurs en Amérique, les Religieuses du Sacré-Cœur avaient déjà fondé six couvents, avec 64 sœurs professes (14 Françaises et 50 Américaines). De toute évidence, Notre Seigneur bénissait abondamment la réponse de sainte Madeleine Sophie Barat et de sainte Rose Philippine Duchesne à l'appel de fonder une congrégation de religieuses qui soient à la fois contemplatives et actives.

Mais il restait au cœur de sainte Rose Philippine le désir d'être missionnaire chez les Indiens. Elle demanda donc à sainte Madeleine-Sophie de la libérer de ses responsabilités de supérieure des Religieuses du Sacré-Cœur de Jésus en Amérique. Il est à noter que ses rhumatismes sévères, qui se manifestaient depuis un certain temps déjà, empiraient. En fait, sainte Madeleine-Sophie refusa la demande de sainte Rose Philippine d'être envoyée en mission en Nouvelle-France, à cause de sa santé. Mère Louise Callan, son biographe, a écrit la chose suivante au sujet de la période de fondation du couvent des Religieuses du Sacré-Cœur dans l'ancien Monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut :

La présence [de Mère Madeleine Sophie] fut une joie énorme pour Philippine. Des choses qui n'auraient jamais pu être écrites furent si facilement exprimées dans leur conversation, occasion pour elles d'en discuter et d'en rire – car les tragédies de la vie quotidienne deviennent souvent rétrospectivement des comédies. Philippine aborda souvent le projet de la mission étrangère, mais la réponse était toujours la même : « Pas encore », et il y avait de nombreuses raisons contre elle. L'une d'elles était la santé de Philippine. La Mère Barat avait des raisons de s'inquiéter par moment à ce sujet.... La voyant vaquer à ses tâches multiples, grande, droite, résistante, même sous la pression du travail le plus lourd, peu dans la communauté sont ceux qui soupçonnèrent que la souffrance physique était devenue une compagne avec laquelle elle traverserait de nombreuses années de sa vie. Pourtant, les rhumatismes étaient à l'œuvre dans son corps fort et actif, affectant notamment ses mains, ....

Sainte Rose Philippine continua néanmoins sans cesse à assumer l'apostolat.

Quand à l'occasion d'une visite en janvier 1841, l'héroïque Père missionnaire jésuite Pierre de Smet exhorta sainte Rose Philippine à ouvrir une école chez les Indiens Potawatomi, elle recommença à plaider pour la fondation, en demandant de faire partie du groupe de Sœurs envoyées en mission. Il faut se rappeler que le Père de Smet n'avait alors que 40 ans, alors que sainte Rose Philippine avait plus de 70 ans et que sa santé était en déclin. Sans entrer dans tous les détails de l'accomplissement de sa volonté, sainte Rose Philippine figura dans le groupe de missionnaires, qui comptait quatre sœurs, deux prêtres jésuites et un prêtre diocésain. Ils partirent en mission à Sugar Creek le 29 juin 1841.

J'ai déjà décrit la nature des fonctions de sainte Rose Philippine dans la mission de Sugar Creek. Sa vie extraordinaire de prière et de sacrifice a plus que compensé ce qu'elle ne pouvait pas apporter à la mission par la force physique. Elle fut une vaillante religieuse qui a atteint la sainteté héroïque dans la réalisation de la première évangélisation de l'Amérique. Vraiment, en sainte Rose Philippine Duchesne, nous trouvons une femme héroïque qui a choisi « la meilleure part », celle de tenir compagnie à Notre Seigneur dans la prière, et, en même temps, celle de faire la volonté du Père avec un amour indéfectible et dévoué . Ce fut sa prière - si solidement acquise dès sa jeunesse grâce à sa mère et grâce au Monastère de la Visitation de Sainte-Marie-d'en-Haut - qui alimenta son zèle missionnaire et qui lui donna la sagesse d'accepter la Providence de Dieu et à embrasser, avec une obéissance totale, sa volonté, exprimée par ses supérieurs. Sa prière s'inspirait de l'union de son cœur avec le Cœur Sacré de Jésus et, en même temps, augmentait cette union des cœurs tout au long d'une vie marquée par de nombreuses épreuves et difficultés.

 

Sainte Rose Philippine Duchesne et la Nouvelle Évangélisation

Le temps ne me permet pas de commenter les nombreux aspects de la sainteté de vie héroïque de sainte Rose Philippine. Avant de conclure, je voudrais tirer ma conclusion de l'inspiration et intercession que notre sainte apporta en faveur de la nouvelle évangélisation de notre culture, tant en France qu'aux Etats-Unis.

Le Bienheureux Pape Jean-Paul II a désigné la mission contemporaine de l'Église du terme de « nouvelle évangélisation ». Il reconnaissait qu'à notre époque l'Église était appelée et envoyée pour mener à bien sa mission dans un contexte social et culturel bien difficile.

Pasteur Suprême de l'Église universelle, le Pape Jean-Paul II, ne cessait jamais de méditer dans son cœur les besoins les plus profonds de toute l'humanité, les besoins spirituels angoissants des fils et des filles de Dieu, qui vivent dans un monde qui a perdu le sens de son origine en Dieu et de son destin final en Lui. Le Pape Jean Paul II était profondément conscient de la nécessité urgente, pour tous ceux qui vivent dans le Christ et dans l'Église d'enseigner la foi, de célébrer la foi dans les sacrements et dans ce qui est leur prolongement : la prière et la dévotion. Le pape était également conscient de la nécessité de vivre la foi à travers la pratique des vertus, comme la première fois, c'est-à-dire avec l'engagement et l'énergie des premiers disciples, des premiers apôtres de notre patrie, pour le salut du monde, c'est-à-dire pour que le Christ puisse assouvir la grande faim spirituelle d'une culture sans Dieu. Devant la grave situation du monde d'aujourd'hui, nous sommes, comme nous le rappelle le Pape Jean Paul II, comme les premiers disciples qui, après avoir entendu le discours de saint Pierre à la Pentecôte, lui demandèrent : « Que devons-nous faire ? » De même que les premiers disciples étaient face à un monde païen qui n'avait pas encore entendu parler de Notre Seigneur Jésus Christ ; de même, nous aussi, face à une culture qui est oublieuse de Dieu et hostile à Sa loi, pourtant écrite sur chaque cœur humain. Ne voyons-nous pas que sainte Rose Philippine Duchesne a fait face à une situation similaire à son époque, demandant au Seigneur ce qu'Il voulait d'elle, puis se donnant totalement à la tâche de Le porter à ses frères et sœurs, en particulier aux plus nécessiteux ?

Devant le grand défi de notre époque, le Pape Jean-Paul II nous a avertis que nous ne nous sauverons ni nous-mêmes ni notre monde en trouvant « une formule magique » ou en inventant un « nouveau programme » . En termes non équivoques, il déclarait :

Non, ce n'est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne, et la certitude qu'elle nous inspire : Je suis avec vous !

Il nous a rappelé que le programme grâce auquel nous devons répondre efficacement aux grands défis spirituels de notre temps est finalement Jésus-Christ, vivant pour nous dans l'Église. Il explique :

Le programme existe déjà : c'est celui de toujours, tiré de l'Évangile et de la Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur le Christ lui-même, qu'il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l'histoire jusqu'à son achèvement dans la Jérusalem céleste. C'est un programme qui ne change pas avec la variation des temps et des cultures, même s'il tient compte du temps et de la culture pour un dialogue vrai et une communication efficace .

En bref, le programme menant à la liberté et au bonheur est, pour chacun de nous, la sainteté de la vie. N'avons-nous pas vu comment la sainteté héroïque de la vie de sainte Rose Philippine Duchesne avait des bases solides dans sa relation personnelle avec le Seigneur, vécue surtout dans la dévotion eucharistique, et son prolongement dans la dévotion au Sacré Cœur de Jésus ?

Le Pape Jean Paul II, de fait, établit l'ensemble du plan pastoral pour l'Eglise en termes de sainteté. Il l'explique ainsi :

En réalité, placer la programmation pastorale sous le signe de la sainteté est un choix lourd de conséquences. Cela signifie exprimer la conviction que, si le Baptême fait vraiment entrer dans la sainteté de Dieu au moyen de l'insertion dans le Christ et de l'inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que de se contenter d'une vie médiocre, vécue sous le signe d'une éthique minimaliste et d'une religiosité superficielle. Demander à un catéchumène : « Veux-tu recevoir le Baptême ? » signifie lui demander en même temps : « Veux-tu devenir saint ? » Cela veut dire mettre sur sa route le caractère radical du discours sur la Montagne : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48) .

Le Pape Jean Paul II poursuivit, faisant référence au Concile œcuménique Vatican II, en nous rappelant qu'« il ne faut pas se méprendre sur cet idéal de perfection comme s'il supposait une sorte de vie extraordinaire que seuls quelques "génies" de la sainteté pourraient pratiquer ». Sainte Rose Philippine Duchesne n'hésita pas à considérer que notre Seigneur l'appelait à l'amour parfait dans les circonstances ordinaires de sa vie quotidienne.

Le Pape Jean Paul II nous enseigna la nature extraordinaire de notre vie ordinaire, parce qu'elle est vécue dans le Christ et, par conséquent, produit en nous la beauté incomparable de la sainteté. Il écrivait :

Les voies de la sainteté sont multiples et adaptées à la vocation de chacun. Je remercie le Seigneur, qui m'a permis de béatifier et de canoniser ces dernières années de nombreux chrétiens, et parmi eux beaucoup de laïcs qui se sont sanctifiés dans les conditions les plus ordinaires de la vie. Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce « haut degré » de la vie chrétienne ordinaire : toute la vie de la communauté ecclésiale et des familles chrétiennes doit mener dans cette direction .

En voyant en nous la conversion de la vie quotidienne par laquelle nous nous efforçons d'atteindre à la norme élevée de la sainteté (le « "haut degré" de la vie chrétienne ordinaire »), nos frères et sœurs y découvriront le grand mystère de leur vie ordinaire propre dans laquelle Dieu les inonde tous les jours de son amour incessant et incommensurable, les appelant à la sainteté de la vie dans le Christ, Son Fils unique. Lorsque nous contemplons la vie de sainte Rose Philippine Duchesne, nous sommes inspirés de mesurer notre vie quotidienne à ce « "haut degré" de la vie chrétienne ordinaire », et ainsi d'apporter l'espoir et la joie à nos familles, à l'ensemble de la communauté et au monde.

En pèlerinage au sanctuaire antique de saint Jacques le Majeur à Compostelle en Espagne, en novembre 2006, le Pape Benoît XVI exhorta les Européens à reconnaître le grand don de l'amour de Dieu dans le monde, en Jésus-Christ, et à le suivre dans la sainteté. Ses paroles aux fidèles d'Europe, qui ont grandi si oublieux de Dieu et même hostiles à sa loi, s'appliquent également à d'autres pays déchristianisés. Ses paroles sont encore éclairées par le contexte de son pèlerinage, car le but même d'un pèlerinage est d'ouvrir nos yeux au grand mystère de l'amour de Dieu dans nos vies, c'est d'ouvrir nos yeux pour voir la nature extraordinaire de la vie ordinaire. Écoutons les paroles du Pape Benoît XVI :

Dieu est à l'origine de notre être et il est le fondement et le sommet de notre liberté, et non son adversaire. Comment l'homme mortel peut-il être son propre fondement et comment l'homme pécheur peut-il se réconcilier avec lui-même ? Comment est-il possible que soit devenu public le silence sur la réalité première et essentielle de la vie humaine ? Comment se peut-il que ce qui est le plus déterminant en elle soit enfermé dans la sphère privée ou relégué dans la pénombre ? Nous, les hommes, ne pouvons vivre dans les ténèbres, sans voir la lumière du soleil. Alors, comment est-il possible que soit nié à Dieu, soleil des intelligences, force des volontés et boussole de notre cœur, le droit de proposer cette lumière qui dissipe toute ténèbre ? Pour cela, il est nécessaire que Dieu recommence à résonner joyeusement sous le ciel de l'Europe ; que cette parole sainte ne soit jamais prononcée en vain ; qu'elle ne soit pas faussée et utilisée à des fins qui ne sont pas les siennes. Il convient qu'elle soit proclamée saintement ! Il est nécessaire que nous la percevions aussi dans la vie de chaque jour, dans le silence du travail, dans l'amour fraternel et dans les difficultés que les années apportent avec elles .

Les paroles de notre Saint-Père rendent clair le dynamisme inhérent à la vie du Saint Esprit en nous, qui nous conduit à donner un témoignage au mystère de l'amour de Dieu dans notre vie, et donc de convertir nos propres vies plus pleinement au Christ et à transformer notre monde. Sainte Rose Philippine Duchesne est notre modèle pour laisser la lumière du Christ éclairer une fois de plus le sens de notre vie quotidienne pour le salut du monde. De sa place au Ciel avec Notre Seigneur, elle poursuit certainement, avec son zèle religieux et missionnaire, à nous aider dans les travaux de la nouvelle évangélisation.

Acceptant le défi redoutable de la nouvelle évangélisation, sainte Rose Philippine nous conduit à la prière et à la dévotion, surtout devant le Très Saint Sacrement, et elle nous fortifie par son intercession. Comme la Vierge Marie, qui se tenait avec l'Apôtre Jean au pied de la croix et élevait son Cœur Immaculé jusqu'au Cœur transpercé de Jésus, sainte Rose Philippine Duchesne répondit à l'appel de Monseigneur du Bourg et à l'invitation du Père Pierre de Smet à travailler avec eux dans l'évangélisation du troupeau, mettant au service de l'Eglise et de ses pasteurs ses dons maternels. Sa vie, d'une manière particulière, nous rappelle combien le témoignage et les apostolats des religieux consacrés sont importants dans la mission de l'Église. Prions, par l'intercession de sainte Rose Philippine Duchesne, pour les jeunes femmes que le Seigneur appelle à la vie consacrée aujourd'hui, qu'elles entendent son appel et y répondent avec tout leur cœur, à l'imitation de l'exemple donné par de Sainte Rose Philippine Duchesne.

 

Conclusion

C'est mon espoir sincère que ces réflexions, inspirées par mon pèlerinage à Grenoble, nous aidera tous à prendre part avec un engagement et une énergie renouvelés au travail de la nouvelle évangélisation. Je prie pour que nous puissions tous recevoir les grâces d'une prière constante et de la persévérance dans la volonté de Dieu, qui étaient si héroïquement à l'œuvre dans la vie de sainte Rose Philippine Duchesne. Assurément, le défi de vivre la vie chrétienne à notre époque est grand. Les tentations à la confusion et au découragement sont nombreuses. Mais nous ne devons jamais perdre l'espérance, tout comme sainte Rose Philippine qui, à travers des épreuves sans fin, est restée fermement convaincue que Notre Seigneur ne manquera pas de déverser sur elle, de son Sacré-Cœur, les abondantes grâces de Sa miséricorde et de Son amour.

Que Sainte Rose Philippine nous inspire de donner notre cœur à Notre Seigneur Jésus, afin qu'Il puisse le recevoir dans son Cœur glorieux, nous guérir et nous rendre forts dans son Cœur transpercé, afin que notre cœur soit riche en son amour et soit grand ouvert pour recevoir Son amour pour tous nos frères et sœurs.

Raymond Leo Cardinal Burke
Préfet du Suprême Tribunal de la Signature apostolique

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